"MISTER X"

Dean Motter/ Hernandez Brothers. Ed. Aedena


(Article paru dans les Cahiers de la BD n°72, Nov.-Dec. 86)


A lire Mister X, qu'Aedena vient de publier en français, on prend vraiment la mesure de l'état désenchanté de la BD européenne, de cette espèce de chappe de "déjà vu" qui pèse sur 90% de la production française, belge, italienne ou espagnole. On parle souvent de récit au premier degré pour une bonne histoire bien ficelée, genre série B - exemple type, actuellement : XIII de Van Hamme et Vance - mais il est une autre sorte de premier degré qui est beaucoup plus important, et qui pourrait aussi être dit "première fraîcheur", la première fraîcheur d'un thème que des auteurs perçoivent comme intégralement à eux, dont ils ont l'intention de tirer des images, des situations, des effets jamais vus.

A l'origine, le concept de Mister X est le fruit des cogitations de Dean Motter (le scénariste) et Paul Rivoche (premier dessinateur de la série) . Ces deux artisans (d'origine canadienne) ont défini l'image d'une ville, Radiant City - le lieu de l'action - , et ses principaux protagonistes qui ont tous fait l'objet d'études : expressions diverses, manière d'ombrer un personnage, tics de comportement, d'habillement, etc. Certains exemples de ces travaux préliminaires, qui font plus penser à la préparation minutieuse d'un dessin animé qu'à celle d'une BD, sont présentés dans un court dossier à la fin de l'album.

En définitive, les quatre premiers épisodes de Mister X ont été illustrés par le pinceau versatile et synthétique des frères Hernandez (à qui nous devions déjà Love and Rockets), Paul Rivoche - dont le trait est plus sec et plus laborieux - étant chargé de diriger la mise en couleur très étonnante de la série. Ces quatre épisodes sont repris dans un excellent petit bouquin de 96 pages, qui représente certainement le meilleur deal qu'un consommateur de BD puisse trouver en librairie ces derniers mois...

Décider qu'un thème vous appartient intégralement, et que, par conséquent, il ne ressemblera à rien d'autre qui ait déjà été fait auparavant, ce n'est pas une chose facile. Il y a, aux Etats-Unis comme en Europe, tellement de gens du métier, qui n'ont pas du tout cette ambition, qui se laissent simplement ensemencer le cerveau par des idées qui sont dans l'air du temps et qui s'avancent dans une histoire parce qu'elle vaut bien n'importe quelle autre variation sur tel thème connu ! Des centaines d'histoires embryonnaires paraissent tous les ans en Amérique et en Europe, à peine capables de palpiter quelques minutes sous nos yeux et vouées à la semi-indifférence, tout simplement parce que l'état d'esprit de leurs auteurs les avaient déjà à priori condamnées à n'être rien d'autre que des clones de la Nième génération.

Dans Mister X, il semble que le processus de gestation de la série - et l'état d'esprit ambitieux de ses auteurs - ont permis de faire tomber les une après les autres ces vieilles peaux d'histoires déjà vécues. Les situations qu'on nous présente ne sont jamais des premières idées, mais le thème général garde d'un bout à l'autre toute sa fraîcheur. En fait, du point de vue scénaristique, il semble bien que la fraîcheur de l'histoire n'est pas donnée d'emblée, mais qu'elle se gagne à force de travail et d'enthousiasme, ce qui ne devrait étonner personne.

Je ne sais pas de quel rêve ou de quel sursaut est née l'image de cette ville, Radiant City, dans laquelle se déroulent les quatre épisodes publiés ici. Sans doute n'était-ce rien de plus qu'une de ces bulles qui remontent de temps à autre de l'arrière-monde de notre imagination où se sédimentent toutes les histoires fictives qui nous ont touchés, et leurs virtualités.

Ce qui est certain, en tout cas, c'est que Dean Motter, le scénariste de la série, ne l'a pas laissée telle quelle, cette ville-bulle, il n'est pas resté à l'extérieur comme l'aurait fait n'importe quel tâcheron. Il y est entré. Il l'a parcourue de haut en bas, il a visité chaque pièce, prenant chaque fois le temps d'attendre que l'image se précise, que la première impression se dissolve et que le "relief" propre de la ville se mette à vibrer devant ses yeux.

Ce travail d'auto-hypnose devant l'image du lieu et des acteurs d'une histoire est une donnée essentielle du travail de scénario de BD, le principe étant d'amener chaque situation à se détacher de la chaîne causale qui constitue le premier squelette de l'histoire. Il faut laisser les personnages s'enfoncer dans l'ambiance de leur monde, attendre qu'une petite interaction imprévisible et magique à laquelle il n'était pas possible de penser du premier coup fasse pétiller la scène et lui donne son relief. Ainsi, les personnages secondaires, les passants, les arrière-plans de Mister X sont-ils vivants et inattendus, non pas que ça fourmille de détails inutiles ou parallèles - ça, c'est aussi une facilité - mais à chaque fois, quelque chose se dit, quelque chose est, quelque chose se fait avec décision, délibérément, et c'est à peine si on s'aperçoit que l'histoire est racontée. Jouant sur tous les registres possibles, sautant d'un personnage à l'autre, le conteur a toujours une longueur d'avance sur le lecteur. Et que demande-t-il de plus, le lecteur?

Par exemple, il demande que ce soit bien dessiné...

De ce point de vue là, l'utilisation des trois frères Hernandez est géniale et on peut vraiment regretter que des problèmes de gros sous avec l'éditeur américain les aient définitivement dégoûtés de collaborer désormais à la série. Dans Love and Rockets, les Hernandez avaient déjà fait la preuve de leur sens spontané du dessin. Ce ne sont pas de tout grands virtuoses, mais, ici encore, il doit être question de fraîcheur. C'est une qualité très précise, la fraîcheur, dans le domaine du dessin. C'est quelque chose qui ne s'imite pas, qui ne se truque pas. Les frères Hernandez, chacun dans leur spécialité, donnent au lecteur l'impression qu'ils abordent chaque image comme si ce qui s'y passait et ce qui s'y disait était tellement neuf qu'il fallait presque réapprendre à dessiner pour le communiquer. L'histoire travaille leur "savoir-faire" par en-dessous, et même s'il est difficile de cerner exactement le mécanisme souterrain qui couple les dimensions non-verbales d'un récit et sa matérialisation sur le papier, ce mécanisme existe et agit visiblement.

Mais les petites perles de Love and Rockets ne sont pas assez développées pour "faire monde" (note: cet article est écrit en 86; depuis, la série "Love and Rockets" se poursuit depuis plus de 10 ans et un vériable univers s'est développé par petites touches autour des personnages... - NDLR), elles font penser à ces alternative takes de Charlie Parker qui durent trente secondes d'improvisation folles - trop folles pour faire un morceau - mais qui finissent souvent de manière comique et révélatrice par se casser la pipe. Voilà pourquoi la rencontre de Motter et des Hernandez est en quelque sorte miraculeuse.

Je m'aperçois que tout cela est bien théorique : je n'ai pas encore parlé de ce Mister X, inventeur d'une drogue anti-sommeil qui lui permet tant bien que mal de rester éveillé pendant plus de 60 jours, et qui est aussi l'architecte-fantôme d'une ville joyeuse et damnée. Possédant le plan de tous les passages secrets, Mister X règle ses comptes avec les gangsters qui dirigent Radiant City, et, accessoirement, avec leurs petites amies. Tout est raconté avec un ton relax et sarcastique qui est le meilleur signe du scénario bien construit, et les personnages défilent sans qu'on doute jamais de leur existence, de leur nécessité.


Th. Smolderen



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