- Certains te reprochent de faire de la BD commerciale, avec "Gipsy" justement...

    - Bien vu. Ça m'amuserait de vendre quelques dizaines de milliers d'albums spécialement conçus pour être des succès commerciaux. Peut-être qu'un jour je viserai la centaine de milliers. Le million,même, si j'y prend goût ?... Je ne nie pas que les moyens utilisés dans le Gipsy pour obtenir ce résultat sont assez louches : héros musclé, gros flingues, femmes fatales en veux-tu en voilà. Moi, ça ne me dérange pas, parce que la violence érotisée, pas gratuite mais graphique, est inscrite dans l'ADN du médium. Il y a toujours eu des explosions et des femmes dans la bande dessinée. Même chez Töpffer, ça faisait déjà partie de la panoplie de base. Quant aux muscles, je vous dis pas... Certains dessinateurs de BD ont besoin de muscles à dessiner autant que Charlie Parker de suites d'accords à substituer. En plus, j'adore quand Marini dessine mes fantasmes de gamin. A douze ans j'avais dessiné une histoire où une jolie fille et un jeune homme s'aimaient dans un igloo après un accident d'avion. C'est à ça que je pensais quand j'ai écrit Le Jour du Tsar et Les Feux de Sibérie. Ce qui compte quand on travaille à l'intérieur d'un genre ( la bd d'aventure, la bd policière, la bd de SF), c'est de le "réinventer" en y mettant des bribes (des briques?) de vie personnelle. Moi je sais que l'arctique dont je parle dans le premier Gipsy est celui qui m'a fasciné un soir de 1960, où j'ai vu Nanouk l'Eskimau à la TV, chez mes grands parents. J'avais six ans et quand je repense à ce moment là, je retrouve l'émerveillement de cette banquise électrique et surtout de cet horizon ouvert sur une infinité ronde qui donnait la vraie taille de la planète dans leur salon regorgeant de bibelots, étouffant et obscur .
    A la réflexion, je peux pratiquement justifier chaque scène des Gipsy par des évènements ou des histoires qui m'ont touché personnellement, qui remontent à une émotion.Tout ça pour signaler que si cette série est effectivement faite avec des arrières pensées commerciales, elle ne l'est pas sêchement, comme un simple produit. Pour écrire avec un minimum d'assurance et de jubilation je dois tisser des liens personnels avec les évènements racontés. Ça ne change sans doute rien pour le lecteur, mais ça rend l'opération beaucoup plus intéressante pour moi.

    - Marini a été assez influencé graphiquement par les manga de toute évidence (cf.Otomo; de plus Gipsy ressemble au personnage créé par Sonoda dans "Riding Beam" que l'on retrouve également dans "Gunsmith Cats"...). As-tu connaissance de cette influence sur Gipsy déjà et que penses-tu des manga personnellement ?

    - Concernant les influences graphiques, il faudrait poser la question à Marini, qui, entre parenthèses, assume parfaitement la chose. En tout cas, c'est bien son influence manga qui m'a séduit chez lui, quand j'ai vu ses premières planches en 1989. On m'avait proposé de prendre la relève sur la série Varèse, j'avais d'abord refusé, puis on me montre les premiers strips de Marini (18 ans à l'époque, totalement inconnu évidemment), et je me rends compte que ce garçon a complètement digéré le style manga qui, à cette époque m'intriguait beaucoup. Dans un article des Cahiers de la BD, vers 87, 88  j'avais suggéré que des dessinateurs comme Otomo (que pratiquement personne ne connaissait en France) avaient pas mal de choses à nous apprendre et que les jeunes dessinateurs feraient bien de s'y intéresser, et voilà qu'on me proposait de travailler avec quelqu'un qui avait parfaitement vu ça. Et un putain de dessinateur, de surcroit. Plus tard, Marini m'a expliqué qu'il s'était nourri de dessins animés japonais (avec une nette prédilection pour les Lupin III de Miyazaki) quand il était gosse, et qu'après un long détour par des influences franco-belge (Hermann, surtout), il venait de redécouvrir les mangas. Quand j'ai écris les Varèse ("Bienvenue à Kokonino World" en 1990 et" Raid sur Kokonino World" en 1991, aux Humanos) avec lui, je me suis amusé à intégrer tout ces éléments dans l'histoire. Je savais bien que des amateurs de BD japonaise, on en verrait de plus en plus. C'était fatal avec les dessins animés qu'on balançait aux gosses depuis la fin des années 70. Tout le monde en disait du mal, mais les gamins adoraient ça, et ça se voyait. Bref, dans ces deux albums, j'ai introduit un personnage qui symbolisait ce mouvement, une espèce de Walt Disney nippon, Mr Kokonino, avec son parc d'attraction plein de robots, et toutes sortes de conspirations feuilletonesques . Je me suis aussi permis quelques allusions à certaines ressemblances entre Varèse et un perso de manga. J'ai même consacré une séquence à des otakus dans les suburbs de Genève, qui collectionnent tout ce qui touche à Kokonino, (et qui utilisent internet !).

    Tout ça, c'était en fait une façon de revendiquer les choix stylistiques de Marini, par une sorte de manifeste pro-manga: "oui, c'est ça la modernité en BD, on aime ça, et on en est fiers !" Même à ce moment là, il y avait encore des "professionnels" pour nous dire que le style japonais ne passerait jamais la rampe, et que Marini ferait bien de le changer ! Si je peux me permettre une parenthèse, il m'arrive souvent d'introduire des petites prophéties, ou des espèces de "paris" dans mes histoires, c'est mon côté Nostradamus (tous mes amis vous confirmeront cette facette un peu agaçante de ma personnalité : je passe mon temps à me projeter dans le futur). Ainsi, sur un mode très prosaïque, dans le dernier Gipsy, je révèlais le nom du prochain vainqueur de la Coupe du monde de football. Ça se trouve dans "Les Yeux Noirs", en vente dans toutes les bonnes librairies depuis septembre 1997. Ou alors sur un mode savant : ma plus belle prophétie n'a malheureusement jamais été publiée et il faudra me croire sur parole. C'était dans le second album d'une série intitulée "Vauvert, le détective extra-lucide", et je racontais une histoire centrée sur une grotte qui correspondait étrangement à la grotte Chauvet (qui n'avait pas encore été découverte). Il s'agissait d'une grotte beaucoup plus ancienne que Lascaux,  j'avançais une datation de 30 à 35.000 ans, les dessins et les gravures pariétales étaient dans un style narratif et réaliste (contre toutes les théories savantes!).
    Malheureusement, ce deuxième album, qui a été entièrement dessiné deux ans avant la découverte de la grotte Chauvet (laquelle correspondait parfaitement à cette description), n'a jamais été publié, vu les très mauvais résultats du tome 1. Mais c'est dans la science-fiction que je préfère m'adonner à ce jeu de prophétie. J'ai semé dans "Convoi" des tas de thèmes qui, je crois, étaient encore relativement inconnus au début des années 90: la réalité virtuelle, les jeux en réseau, les agents électroniques, mais aussi la vie artificielle, les algorithmes darwiniens (le darwinisme et ses applications technologiques compteront parmi les développements les plus fascinant du siècle prochain: imaginez une technologie qui se rapproche de plus en plus du type de solutions inventées par la nature). Sans parler de l'anti-matière, et des enjeux liés à la conquête de l'espace, qui seront fondamentaux au siècle prochain. Bon, voilà, fin de ma crise extra-lucide.

 

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