"Le Rayon Vert"

Par Frédéric Boilet,
Magic Strip 1986.


Critique de François Canette parue dans
"Les Cahiers de la Bande Dessinée" n°74 (mars-avril 1987)


  On y entre au détour des Anneaux de Saturne - la planète invisible de jour, dira plus tard le guide - par le truchement d'un gigantesque télescope capable de fouiller l'espace jusqu'à la Terre; à moins que cet instant de vie terrestre ne soit saisi au travers d'un microscope manipulé par l'esprit de Jules Verne, revisité par Catherine et Manu pour leur spectacle de rue appelé Le Rayon Vert; ce sont peut-être aussi des histoires vues, aperçues depuis l'Observatoire du Pic du Midi...
  Un coup de flash dans le noir, un coup de rayon vert assurément, la vie d'un homme (présent passé futur) traversée en un instant, des morceaux de vies d'autres personnages, ici et là, comme dans un rêve éveillé. On y entre par le truchement d'un gigantesque télescope; on en sort de la même manière. En zoom arrière. Le flash s'est éteint, le rayon vert s'est évanoui dans l'espace. L'aventure, la quête pourrait-on dire, commence et se termine sur la même petite route, quelque part, en bas de l'Observatoire du Midi. Entre ces deux instants, des personnages apparaissent, qui s'entrecroisent sans se voir, sans prologue, vivant chacun une histoire parallèle, apparemment sans lien, venus là, sciemment ou par hasard, pour saisir enfin, fragile et fugitive, la vision du rayon vert.
  Un homme, en quête de son passé, à la recherche d'un rêve d'enfant, voyage douloureux et définitif en forme d'exorcisme pour trouver la paix et le bonheur; deux jeunes femmes curieuses et volontaires; un violoncelliste, poète et serein, un peu fou; l'astronome résident du Pic du Midi, mystérieux, clairvoyant; et un jeune homme angoissé, tous convergent sans le savoir ou sans le vouloir, vers l'aube rare et matinale du rayon vert. "C'est que ce rayon, dit Jules Verne, a pour vertu de faire que celui qui l'a vu ne peut plus se tromper sur les choses de sentiment; c'est que son apparition détruit illusions et mensonges; c'est que celui qui a été assez heureux pour l'apercevoir une fois, voit clair dans son coeur et dans celui des autres." De Frédéric Boilet, 27 ans, on connaissait le trait de plume et les pastels de La Nuit des Archées, son premier album (Bayard-Presse), la ligne épurée de La Fille des Ibères (Glénat), on ne soupçonnait pas ces velléités de pinceau, de trait noir et nerveux. Avec Le Rayon Vert, Boilet réalise un travail véritablement personnel, hors contraintes, hors commande, une recherche et la découverte peut-être d'un style.
  Toute son histoire est mêlée d'imaginaire et de réalité. Comme si les événements et les lieux s'étaient imposés à lui. Le héros se nomme Hervé Grünlicht (RV pour rayon vert, Grünlicht pour lumière verte), un jeu de mots qui n'est pas innocent quand on sait combien Jules Verne aimait à utiliser des mots cachés dans son oeuvre. Les personnages de Boilet existent réellement, comme d'ailleurs le spectacle de rue de Catherine Sombsthav. Sauf peut-être la petite Caroline, la soeur de Frédéric Boilet, morte peu après sa naissance, et qu'il n'a jamais eue. Quant au rayon vert, il est à la fois mythique et réel. Phénomène optique extraordinaire, on peut l'observer, le surprendre au lever du soleil, par temps très pur. Depuis la cathédrale de Strasbourg, là où Hervé Grünlicht jadis perdit sa petite soeur, trop pressés peut-être qu'ils étaient d'observer l'étrange rai d'émeraude. Ou depuis le Pic du Midi, là où Hervé Grünlicht verra enfin le phénomène, le rêve d'enfant de sa petite soeur disparue.


François Canette


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du "Rayon Vert"



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