BUZZELLI


   Comme beaucoup, j'ai découvert Guido Buzzelli dans Charlie Mensuel avec la Révolte des Ratés, dans les années 70 (*).  Grâce en soit rendue à Georges Wolinski, responsable à l'époque de Charlie Mensuel, qui l'a découvert en Italie et introduit en France.

   Au début des années 70, je commençais à peine à m'intéresser à la bande dessinée. J'y voyais surtout une problématique pertinente pour faire exploser le cadre contraignant du tableau dans lequel je m'embourbais encore. Certes, des problématiques, il y en avait d'autres possibles. Mais Wolinski, à qui j'avais montré mes dessins, m'avait fait comprendre que la BD pouvait très bien me convenir. C'est ainsi que je me suis mis à lire régulièrement Charlie, et c'est ainsi que je suis tombé sur Buzzelli. Ainsi va la vie...

   Avec Buzzelli, j'ai commencé à lire la bande dessinée. Je veux dire, à la lire vraiment.

   Comme l'a judicieusement fait remarquer Wolinski en 1974, dans la préface à la Révolte des Ratés, Buzzelli est "tout seul dans son genre". Car avec lui, tous les genres fusionnent dans le sien propre. Qu'il aborde la science-fiction, le fantastique, la fable politique, etc., qu'il soit ou non son scénariste, Buzzelli fait du Buzzelli. Son univers s'impose toujours et il est immédiatement reconnaissable dès les premières images. Le lecteur de BD qui se complait dans des univers graphiques bien codifiés, bien stéréotypés, bien aseptisés, bien conditionnés, bien programmés, ne trouvera jamais son compte avec lui, et - j'ose le dire - c'est tant mieux. Pour aimer Buzzelli, il faut le mériter.

   Mais à ceux qui savent le suivre dans son monde, un monde traversé de figures étranges et grouillantes, Buzzelli tient toujours ses promesses.

   Buzzelli, c'est avant tout, une merveilleuse machine à narrer. Je m'inscris absolument en faux contre ceux qui lui ont reproché un dessin "compliqué", soi-disant surchargé de hachures. Je prétends au contraire, qu'il ne comporte pas un trait de trop. Buzzelli sait d'ailleurs fort bien faire l'économie des hachures lorsqu'il le juge nécessaire (certaines vignettes de "La révolte des Ratés" par exemple, ne sont pas loin de relever de la "ligne claire"). Rien n'est gratuit, et chez lui, à la nervosité du trait - à son agitation, pourrions-nous presque dire - correspond la dynamique de la lecture. Aussi belle soit-elle, une vignette est faite pour être parcourue et finalement traversée : le stationnement est toujours interdit. Il est frappant de constater à quel point ses personnages ne sont jamais véritablement statiques. Même immobiles, un déhanchement, un "contra-posto" introduit du mouvement dans un ensemble où tout est mouvement, où le mouvement constitue l'essence.

   Cette dynamique est admirablement servie par l'organisation de la planche et Buzzelli est bien, sur ce point aussi, "seul dans son genre". Pas de "gouttières" : un simple trait sépare les vignettes. Par contre l'espace est très net entre chaque strip. En clair, il privilégie radicalement la continuité sur la simultanéité. En ce sens il peut apparaître comme le dessinateur de BD le plus proche du concept cinématographique.

   Pour autant, il faut se garder de formules définitives. L'organisation des vignettes dans le strip, vignettes ouvertes ou fermées, panoramiques occupants toute la largeur ou au contraire, succession de cases serrées, inserts, etc. montrent que Buzzelli exploite toutes les ressources du langage spécifique de la BD pour rythmer son récit. Et ce faisant, il contribue à une redéfinition majeure du strip. On peut même parler de l'émergence d'une véritable esthétique du strip, dont nous sommes encore bien loin de mesurer l'écho et la profondeur. Tout simplement parce qu'il ne s'est encore trouvé personne pour la prolonger.

   En 2002, Buzzelli est toujours "tout seul dans son genre". Parce que la bande dessinée n'a pas encore su se hisser jusqu'à lui et parce que ce n'était pas à lui de descendre jusqu'à elle. Il a contribué à la redéfinir, à elle de comprendre cette redéfinition.


   Philippe Marcelé
   Le 28/ 05/ 02

   (*) L'album publié aux éditions du Square est daté du 16 mai 1974.



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