"Faux sanglant"

Par Chantal Montellier,
Ed. Dargaud, 1992.

Critique de Jean-Paul Chabrier parue dans
"Toute la Bande Dessinée 92" dirigé par Thierry Groensteen,
éditions Dargaud, rubrique Coups de Coeur.


  Après avoir inventé, il y a deux ans, une héroïne qu'elle lançait aussitôt sur les traces de Camille Claudel, Chantal Montellier retrouve cette même Julie Bristol pour une double enquête tout aussi difficile que la première. Cette fois-ci, la jeune et dynamique vidéaste s'intéresse à Artemisia Gestileschi, une femme peintre du XVIIe italien. Comme dans La fosse aux serpents où Cécile Asselin, une jeune comédienne de théatre, revivait au présent le drame de Camille Claudel, Faux sanglant se propose de nous faire mieux rencontrer Artemisia Gestileschi à travers France Petit, son double actuel. Cette jeune paumée qu'une adolescence mouvementée a conduit aux portes de l'enfer se venge de son passé démoli et a tout juste le temps de se réconcilier avec son père dans les dernières vignettes. Dans les deux histoires, il s'agit donc de mêler le destin de deux grandes créatrices, figures célèbres de l'Art au féminin (contrarié, dissimulé et réprimé par le pouvoir mâle) à la fiction d'un présent dont Julie Bristol est le fil conducteur. Cette dernière joue sur les deux tableaux, car si elle mène son enquête, elle n'en est pas moins, elle aussi, une artiste intègre prête à la misère plutôt que de souiller ses principes et son art.
  Que pourrait-on dire de Julie Bristol ? On la voit peu caméra au poing dans l'exercice de son art. Dans les deux épisodes, elle prépare ses films, elle y pense et se documente, sans se faire d'illusion sur le succès à venir avec lequel elle a pourtant miraculeusement rendez-vous quelques dizaines de planches plus loin. A défaut de faire de chaque lecteur l'assistant d'un film en train de se tourner sous la direction de Julie, Chantal Montellier en fait le témoin des errements et des questionnements d'une artiste moderne à la recherche de sujets forts et violents. Mais devant tant de dédoublements, comment ne pas penser que Julie Bristol serait à son tour un double de l'auteur, qui l'utiliserait pour forcer les barrages de sa propre fantasmagorie ?
  A la troisième page, il aurait suffi que Julie tournât la tête sur la Piazza della Signoria à Florence pour voir derrière elle un beau jeune homme, qui aurait peut-être su lui dire que les seules aventures sont celles de la nostalgie. Car l'une des énigmes, et non des moindres, de ce Faux sanglant est bien cette présence discrète de Corto Maltese à Florence l'été dernier.


Jean-Paul Chabrier

Voir quelques pages extraites de "Faux sanglant"



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