"L'île aux démons"

Par Chantal Montellier,
Ed. Dargaud, 1994.


   Au cours de cette troisième aventure, notre vidéaste de charme, Julie Bristol (comme le papier), après avoir réalisé des reportages sur Camille Claudel (T.1) et Artemisia Gentileschi (T.2), est invitée au Japon pour un festival international de films vidéo. son cousin, le vicomte D'Ambarres, en profite pour lui faire passer illicitement et à son insu un tableau d'une très grande valeur : "Le martyre de Sainte-Julie".
   Lors de son trajet en avion, elle rencontre le sosie de Corto Maltese, Hugo Corti! journaliste et écrivain, dont elle commence à tomber amoureuse ; mais à son arrivée au Japon, les choses commencent à mal tourner pour Julie: le tableau qu'elle devait livrer au correspondant japonais a disparu à l'aeroport! Le problème est que cet étrange commanditaire, M. Jirô Van Den Bosh (!), fait partie d'une organisation internationale d'extrême-droite amatrice d'art et qu'il donne 48 heures à Julie Bristol pour retrouver le tableau ! Elle pourrait repartir, mais elle décide de rester pour ses affaires et commence son enquête. Cette dernière la mène à une réunion de l'International Noire (à laquelle participent un certain Jean-Marie et Bruno...); elle récupèrera le tableau mais sera finalement kidnappée et se retrouvera l'hôte d'un étrange "FESTIN CANNIBALE" !!...

   Le dessin de Chantal Montellier n'est pas d'un accès facile au premier coup d'oeil ; son trait fin et ses couleurs assez décalées tranchent dans notre vision habituelle d'une BD bien trop lisse. Son trait a évolué depuis "1996" son premier album, jusqu'à ses derniers travaux dans le "Psikopat" en 1999 ; tout en conservant un style très personnel fait d'affirmation et de fragilité, de force et de doutes. Bref, un style, à l'image de ses héroïnes -nous le verrons-, et de son auteur; HUMAIN et chaleureux, dépeignant des univers très froids et déshumanisés !...

   Comme déjà dans son oeuvre, Chantal Montellier se sert dans cet album du "fait divers" réel, pour le transcender et l'intégrer (magistralement) dans son propos qui est ici de dénoncer -une fois encore- la place de la Femme par rapport au machisme répandu de l'Homme (l'Homme idéal, pour Julie, serait plutôt Hugo Corti...), ce à travers le monde (aussi bien en France, qu'aux Etats-Unis ou au Japon donc...).
   Pour cette histoire se déroulant au Japon dans les milieux de l'Extrème-droite et du machisme, Chantal Montellier utilise en effet ce fait divers ayant défrayé la chronique de ce Japonais cannibale, Yoichi Hosokawa, qui a tué et dévoré ("par amour") une étudiante allemande à Paris. De retour au Japon, libéré(!), il est devenu une star médiatique (télé, vidéo, acteur, critique de cinéma...) et a fait fortune en exploitant son geste ("un véritable homme d'affaires")! Quel meilleur symbole de machisme absolu pouvait trouver Chantal Montellier que ce cannibale là ?!!!(le génial Franquin avait fait un gag dans ses "Idées Noires" -62- de ce type d'amour dévorant, mais ici ce n'est plus drôle du tout...) Julie Bristol, femme persécutée et quasi MANGEE CRUE dans cet album, s'interroge sur la fascination qu'exerce Yoichi Hosokawa au Japon et en France.

   Cette vision cauchemardesque est entretenue par les cauchemars que fait Julie, accentuant la confusion entre réel et fiction et nous entrainant dans une chute vertigineuse de la conscience.

   Le ton légèrement humoristique ou ironique de l'histoire (rebondissements à la "Tintin" ; la couverture et les planches 44, 45, en référence au "Lotus Bleu", sont à ce titre plus qu'évocatrices!) en contrebalance quelque peu les aspects les plus noirs et parfois horrifiques (scènes de cannibalisme dans les cauchemars de Julie)...

   On ressent que Chantal Montellier se projette dans son héroïne, qui elle-même se transpose plus ou moins dans les femmes sujets de ses reportages (Camille Claudel, Artemisia Gentileschi). Il y a donc là une double mise en abyme assez intéressante; l'auteur semblant s'inscrire elle-même et d'office (son expérience dans la BD y faisant aussi) dans cette tradition d'artistes-femmes-"maudites", victimes du milieu machiste dans lequel elles évoluent (sculpture, peinture, vidéo, bande dessinée...)! Ses héroïnes s'interrogent sans cesse sur leur éventuelle paranoïa, mais force est de reconnaître qu'elles n'ont pas forcément tort dans leur appréciation...

   Pour conclure, et au risque de passer moi-même pour un terrible macho comme l'affreux conseiller-culturel du Consulat : Jean-Paul Lemol-Machot !, je trouve que Julie Bristol est une héroïne assez craquante (mignone, drôle, intelligente, grave) - elle est une sorte d'Adèle Blanc-Sec moderne en fait ! -, belle et très humaine... Dommage que le public et les éditeurs de la BD traditionnelle soient si peu enclins, semble-til, à acceuillir ce genre d'héroïnes.


F.B

Voir quelques pages extraites de "L'île aux démons"



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