"L'esclavage c'est la liberté"

Chantal Montellier, Les Humanoïdes Associés 1984.

Critique de Anita Van Belle dans
"L'Année de la Bande Dessinée 84-85", Glénat 1984,
rubrique: "Dix coups de coeur".


  L'Année de la bande dessinée 84 ne pouvait manquer de faire référence à cet album, inspiré du roman 1984 de George Orwell. Chantal Montellier s'y révèle (mais est-ce une révélation?) ardente pamphlétaire.
  Les planches qui constituent cet album ont été prépubliées dans le magazine REVOLUTION. Elles s'inspirent du monde d'Orwell, avec une variante originale: chaque planche illustre un article de la Déclaration des Droits de l'Homme, "retravaillée" par les services de propagande impitoyables de Thor Gibber, anagramme du Big Brother d'Orwell. "Tous les êtres humains naissent et demeurent esclaves et inégaux en droit." Chaque article ainsi tronqué, dont l'amorce est donnée sur la page de gauche, invariablement noire et comportant un seul dessin, se poursuit sur la page de droite, où il figure en entier. En dehors de 1984, il est aussi fait référence à Théorie et pratique du communisme oligarchique par Emmanuel Goldstein.
  Les personnages qui courent au long de cette fable politique sont ceux qui peuplent tous les albums de Montellier: hommes au regard vide et au crane rasé, soldats en uniforme, femmes brisées, soumises à la domination sexuelle de l'homme ou revendicatrices, êtres assexués et nus, qui rêvent. Ces images crues prennent une coloration particulière, dues à la mise en page, qui joue essentiellement sur les gris, les noirs, et un jaune-vert acrylique.
  Pour condenser son message en une seule planche, et qui porte l'effet voulu, qu'il soit de dégoût ou de révolte, Montellier a effectué un travail sur l'image qui constitue le point fort de l'album. Tout d'abord, comme chez Orwell, Thor Gibber is watching you: que ce soit dans les bureaux, ou dans les appartements, sous forme de portraits ou grâce au télécran, son image est omniprésente. Ensuite, pareilles aux murs de Muñoz, les ruelles de Montellier se couvrent de graffitis qui nous apprennent autant que les numéros et le béton fissuré qui constituent sa toile de fond habituelle. Pour terminer, un jeu de référence à l'imagerie occidentale (BD ou autre) permet d'exprimer rapidement ce qui aurait été long à définir: devant cette image de Rimbaud, accolée à un signe anarchiste, deux fonctionnaires s'interrogent: "C'est qui? - Je ne sais pas... Peut-être quelqu'un que la police recherche?"
  Les femmes du régime de Thor Gibber sortent de la bande dessinée américaine, et certains passants des albums d'Hergé. On espère que l'amertume de Chantal Montellier ne s'exprime pas trop cruellement à leur égard, qu'il lui reste, tout de même, un petit coin de ciel bleu dans l'univers de la bande dessinée.

  Anita Van Belle



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