"Odile et les crocodiles"

Mercure de France - Humanoïdes Associés

(Article paru dans les Cahiers de la BD n°58, Juin.-Juil. 84)


   Le titre du dernier livre de Chantal Montellier fait songer à une fable; le thème qu'elle développe n'a pourtant rien de guilleret.

   Basée sur "le" fait-divers féministe par excellence, l'histoire nous amène à frôler de redoutables clichés. Mais, que le lecteur se rassure, Montellier ne se laisse pas un instant piéger par la banalité sordide de son sujet.

   Lintrigue est totalement prévisible. Dès les premières images, on comprend que le viol d'Odile sera suivi d'une descente aux enfers; dès le second chapitre, la structure du récit devient même transparente: chaque épisode donnera lieu à la peinture d'un portrait-robot, il y aura un dragueur et un meurtre par chapitre. Et cependant, cette fable qui évolue sur la corde raide, entre l'exercice de style gratuit et la démonstration scientifique, finira par nous envoûter sans être jamais ennuyeuse. Cela grâce au dessin froid, terriblement rigoureux de Montellier, qui parvient à nous convaincre de la légitimité presque... cosmique de sa vision.

   Ice age is coming  , l'ère de la glaciation approche. Sur les pierre tombales du Père Lachaise, la prophétie est gravée par une main anonyme. Elle se répète à l'infini comme une incantation ou comme une sourde rumeur. Chose curieuse, cet avertissement s'adresse moins aux personnages (qui ne semblent pas le remarquer) qu'au dessin même de Montellier qui devient de plus en plus froid. Servi par une très belle et très glaciale bichromie, le trait de la dessinatrice découpe à coups de scalpel les objets et les personnages de son monde, des objets et des êtres qui semblent à tout moment sur le point de geler debout.

   Mais cette glaciation délibérée de l'image n'a rien d'une esthétique gratuite. Montellier ne se fait pas plaisir en nous donnant des frissons dans le dos. Si elle refroidit son dessin, c'est avant tout pour casser le verni des anecdotes et des clichés qui lui servent de plateforme. En plaçant ses personnages et ses décors au bord de la pétrifiction, elle ouvre consciemment ses histoires à l'expression "sauvage" des systèmes abstraits qui quadrillent notre réalité quotidienne. Et effectivement, dans son monde gelé tous les Systèmes s'engouffrent en désordre et se mettent à parler sur tous les registres, jusqu'à saturer l'image. La sociologie, la psychanalyse, la politique, la religion filtrent par tous les bords, sous forme de graffitis, de slogans, de statues symboliques, de monuments allégoriques, d'affiches et mêmes de panneaux de signalisation.

   Au centre de ce brouhaha de signes et de symboles, les personnages humains apparaissent comme des proies traquées et sans défense. A tout instant ils courent le risque d'être capturés par les discours qui planent sur eux, ces discours qui embaument l'humanité, la dissèquent, l'étiquettent, la classent et la tatouent sous toutes les coutures, ces discours qui dominent l'humanité et la traitent comme de la viande à autopsie. Les images glacées de Montellier nous révèlent quelles terribles violences ils imposent à la vie.

   Depuis son viol, Odile perçoit avec une clarté aveuglante les marques invisibles de la Glaciation. Ceux qui l'ont agressée, ceux qui l'ont fait passer "de l'autre côté" arboraient - en guise de visage - des emblèmes d'une nudité effroyable. Par cette référence, les agresseurs se réclamaient sans ambages du plus ancien des pouvoirs, celui de la force physique, préhistorique, force pure dont la source se trouve bien en deçà des paroles et des signes.

   A partir de cette rencontre bouleversante, Odile ne verra plus que l'envers terrible du monde civilisé, saturé de signes, qui l'entoure. Elle ne percevra plus que la rumeur de cet enfer qui affleure en permanence sous la surface des mots et des gestes banals.

   Odile sait désormais que sous le glacis des signes, le reptile a survécu; que la froideur des systèmes abstraits conçus par la civilisation n'en a pas éteint la race, bien au contraire. Le baratin des dragueurs, saturé de connotations sociologiques, politiques, religieuses et psychanalytiques, fournit autant de masques et de cachettes stratégiques au crocodile qui n'attend que le moment d'utiliser sa force brutale, préhistorique, pour croquer vive la petite Odile.

   Alors, tous sens aux aguets, Odile se prépare, et le grand talent de Montellier consiste à nous faire vivre presque subliminalement l'état d'esprit qui est le sien, à nous imposer la légitimité cosmique du regard froid avec lequel son héroïne contemple le monstre, sans écouter le moindre mot de ce qu'il raconte, attentive seulement à la rumeur terrible qui se diffuse peu à peu dans l'image. Quand le reptile se réveille, crève le verni glaçé des apparences pour recourir à la force brutale, Odile sort de sa transe, et son regard, son poinçon, le crayon de Montellier ne font plus qu'un: ils frappent d'un coup précis l'animal à la nuque.

   Odile est devenue l'agent inconditionnel de la Grande Glaciation, celle qui mettra vraiment fin au règne des Crocodiles.


Th. Smolderen



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