"L'AGNONE"
Buzzelli

Critique de Marie-Ange Guillaume
4e de couverture de l'album - 1980


  Buzzelli a encore les pires ennuis avec sa propre image.
  Dans une autre histoire, il était équipé de bras et de jambes détachables qui passaient le plus clair de leur temps à aller enquiquiner ses contemporains. Dans celle-ci, il se dédouble. Lui, Buzzelli-Teckiopaka, est un auteur dramatique pétri de sentiments égalitaires qui tente naïvement d'exorciser dans une pièce de théatre les noirceurs du monde. C'est bien une idée d'intellectuel. Son jumeau et personnage principal, Buzzelli-Katapeckio, n'est pas une affaire : crapule d'égoûts sans foi ni loi ni morale, il pense que, dans un monde peuplé de bourreaux et de victimes, il vaut mieux être bourreau et agir en conséquence. Ce qui fait que cette pièce, jouée par d'authentiques assassins, putes et vicelards en tous genres comme Buzzelli sait les cauchemarder, débordera largement l'imagination de l'auteur. Tout le monde zigouillera tout le monde et, metteur en scène et roi des égoûts, liés comme le jour et la nuit, échoueront ficelés dans le même paquet dérisoire.
  Il ne restera que l'agnone, symbole inconscient de toutes ces chimères, sombre bestiole entre agneau et lion (peut-être), capable de tous les extrêmes, du bien au mal. Capable, par exemple, de batifoler tendrement avec un jeune chien, jusqu'au moment où elle le bouffe parce que tel est son bon plaisir, ou sa logique.
  Les bons et les méchants, ça n'existe pas. Victimes et bourreaux sont interchangeables et ce qui compte, c'est le Pouvoir lui-même, qui peut changer de bord, de mains et de têtes sans que ça change rien à rien.
  Inutile de dire que, comme "La révolte des ratés", cette histoire-là (parue dans Charlie Mensuel) est noire, infernale, sans espoir. Marrante, aussi, parce que, cauchemarder dans la nuit des autres donne le recul qu'on n'a pas forcément dans sa propre nuit.


M.-A. Guillaume


© Guido Buzzelli



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