"L' histoire des trois Adolf"

Osamu Tezuka, 1983-1985
Tonkam, 1999


  Contrairement à sa série "Bouddha", qui nous narre une biographie du personnage; "L'histoire des trois Adolf" de Tezuka ne nous raconte pas la vie d'Adolf Hitler mais celles essentiellement de deux garçons prénommés Adolf - l'un allemand de mère japonaise et dont le père diplomate est un membre actif du parti nazi, l'autre juif allemand -, dans le cadre de la seconde guerre mondiale (aussi bien donc en Europe, qu'en Asie, etc).
  Il s'agira en fait d'une parabole sur l'amitié et la haine entre les individus ou les peuples (un message humaniste que l'on retrouve dans toute l'oeuvre de Tezuka.); ainsi que des notions mensongères de races, de nations ou d'idéologies. Le tout magistralement réalisé sur près de 1200 pages par Osamu Tezuka, surnommé "le Dieu de la Manga" tant il a apporté à la Bande Dessinée !

  "L'histoire des trois Adolf" démarre sur les chapeaux de roues, tel un parfait roman policier qu'il est également : Isao Toge, un jeune Japonais venu étudier à Berlin et devenu Résistant en ces années 30, est assassiné. Il possédait des documents compromettants pour Hitler (sur ses origines juives) et pour le régime nazi dans son ensemble donc. Sohei Toge, son frère journaliste venu à Berlin couvrir les Jeux Olympiques de 1936, se retrouve mêlé à ces évênements et part à la recherche des documents ainsi que l'ensemble des polices secrètes concernées (USA, France, Union Soviétique, Allemagne).
  Au Japon, le jeune Adolf Kaufmann est envoyé en Allemagne pour devenir un nazi... Son amitié avec le jeune juif Adolf Kamil, tout en le faisant douter au cours des années, se transformera en une haine réciproque féroce; une histoire de coeurs venant qui plus est se mêler à la leur...

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  Le dessin et l'art de la narration de Tezuka, né en 1926, bénéficient ici de toute l'expérience de son immense carrière ("Adolf" a été réalisé entre 1983 et 85) . Son style si particulier est dans le cas présent plus "réaliste" - il s'agit d'un style "semi-réaliste" de type Ligne Claire. - qu' à l'accoutumée, ce qui ne l'empèche pas d'y mêler pour autant des touches totalement humoristiques. Ce mélange de sérieux et de touches humoristiques extrêmes est l'une des caractéristiques propres semble-t-il à la Manga (cf. par exemple le terrifiant "Adachi no Gen" de Nakazawa, sur la tragédie d' Hiroshima, qui se permet des touches humoristiques marquées.)... Dans une moindre mesure, ce décalage existe aussi dans la représention graphique de "Maus" de Spiegelman. Mais attention, jamais cet humour n'est désobligeant; il ne fait que renforcer au contraire l'aspect pluriel de la vie ! Le dessin parfois très libre de Tezuka lui permet également de figurer (y compris au sens propre, donc, puisqu'il s'agit d'une Bande Dessinée.) parfaitement des sentiments ou des sensations très profond(e)s comme par exemple le viol d' Elisa, la "fiancée" des deux Adolf, dans le dernier volume...

  La narration (mise en page, etc.) - très dynamique; Tezuka ayant toujours pensé ses BD comme du dessin animé... - , ainsi que le montage des séquences (changements de lieux - ici au Japon, là en Allemagne, en Chine, etc. -; ellipses temporelles, etc.), sont très "cinématographiques" comme nous pouvons le voir très bien également dans le "Bouddha" par exemple...

  Comme nous l'avons vu, "L'histoire des trois Adolf" est une parabole sur l'amitié et l'amour face à la haine destructrice des hommes (on pourra remarquer au passage qu'il s'agit de la même sorte de parabole, sur l'amitié et la haine, dans "Akira" de Katsuhiro Otomo. Otomo aurait-il été directement influencé par "Adolf"?? C'est bien possible...) - Tezuka a résumé vers la fin de sa vie l'ensemble de son oeuvre par cette phrase : "Aimez toutes les créatures ! Aimez tout ce qui a de la vie !" ! - . Son message dans "Adolf" est essentiellement anti-raciste : De par les faits exposés - les trois Adolf sont de "races" métissées... - , et par l'antimanichéisme qu'exprime Tezuka au travers de ses personnages (sans nier évidemment les responsabilités de quiconque) ; ce qui leur donne au passage une épaisseur psychologique tout à fait réaliste !
  La psychologie n'est pas le seul élément réaliste dans "les trois Adolf"... La violence - dans toute sa dimension et son horreur - y est d'une présence extrêmement pesante, rendant la lecture parfois très douloureuse (voir les expériences de lectures de "Maus", "I saw it", "Barefoot Gen"/"Adachi no Gen"; pour ne citer que des exemples tirés de la BD...) .
  Finalement, l'amour et la raison pourront-ils triompher de la mort?... La question reste posée, semble-t-il, puisque les deux Adolf continuent de s'affronter à la fin de la série, jusqu'au Moyen-Orient où leurs rôles se sont plus ou moins inversés.

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  En conclusion, "Adolf ni Tsugu" est une BD incontournable ; une formidable parabole sur notre humanité dans ce XXe siècle qu'aura traversé Tezuka - le personnage de Sohei Toge, qui est le narrateur de l'histoire, est en quelque sorte la représentation de Tezuka lui même... - et une leçon d'Histoire, le tout au travers d'une lecture captivante. (Nous pouvons aussi noter dans "Adolf" la présence de quelques uns des "acteurs" fétiches de Tézuka dans son oeuvre, tels Acétylène LAMPE ou Akabane, qui nous sont familiers...) . Avec "L'histoire des trois Adolf", nous touchons à une perfection en B.D. selon moi ; avec une ampleur et une dimension du récit que seule la Manga semble en mesure de nous offrir réellement à l'heure actuelle (voir : "Bouddha", "Ikkyû", "Fleur de pierre", "Barefoot Gen", etc...). Ebouriffant.


F.B


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