Entretien avec Thierry Smolderen.
(Réalisé par e-mail, fin 1998.)

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    - Peux-tu te présenter?

    - Version courte ou version longue ? Bon, va pour la version longue, on est sur le net, ça bouffe de la bande mais ça coupe pas d'arbres...

    Mon premier souvenir d'enfance est la visite de la fusée Tintin à l'expo universelle de Bruxelles en 1958. Aujourd'hui, j'habite Angoulême, et il est question de construire une fusée Tintin de 80 m à un jet de pierre du lieu où j'enseigne, l'Ecole de l'Image. Pour continuer sur le même thème, je suis né en 1954, à Bruxelles et j'ai vécu mes 21 premières années à Genval dans la banlieue de Bruxelles. Duffaux habite Genval actuellement, Will à 5 kilomètres, Hergé, Jacobs et Martin avaient leurs maisons à moins de dix bornes... C'est marrant, j'étais fou de BD quand j'étais gamin, mais j'ignorais complètement la présence de ces gens dans mon voisinage immédiat. En y repensant aujourd'hui, je me dis qu'il y a avait peu de chance que j'échappe à la BD. Mon père avait adoré la BD étant gamin, et me parlait souvent de ses dessinateurs favoris, Caniff, Raymond, Segar, Foster, Gould, bref, tous les géants de l'âge d'or américain, c'était un de mes sujets de conversation favoris avec lui (avec les théories cosmologiques de Fred Hoyle et la mécanique quantique). Quand j'avais douze ans, il m'arrivait de rêver qu'on m'interroge sur Prince Valiant ou Terry et les Pirates à l'école, plutôt que sur les affluents de la Meuse... Sinon que dire d'autres ? J'étais un féroce lecteur. Maurice Leblanc, Conan Doyle, Jules Verne, HG Welles, Mark Twain , London, j'ai découvert tout ça avant dix , onze ans, puis je suis passé à la littérature policière et la SF: John Dickson Carr, William Irish, Bradbury, Sturgeon, Van Vogt, P.K. Dick (je ne cite évidemment que mes auteurs favoris, il m'a fallu en écrèmer des dizaines d'autres pour les découvrir)... En même temps, je devenais de plus en plus spécialiste de la BD américaine, je ne sais pas combien de fois j'ai pu relire le fameux catalogue de l'exposition du Louvre "Bande Dessinée et Figuration Narrative". Du point de vue BD franco-belge, j'étais fou de Franquin et en particulier de sa période "moderne": les Zorglub, les hommes-bulles etc. Je continue à être fasciné par le sens du design, et aussi par tout ce qui est codé dans les albums de Zorglub (le rapport à la pub, au design, aux objets, un de ces jours j'écrirai un truc là-dessus).

   Sinon, je ne peux pas me présenter sans parler de la guitare, un instrument qui me fascine depuis l'âge de 8, 9 ans, mais que je n'ai commencé à jouer que vers quinze ans. Je suis amoureux de la guitare de Jazz : Django, Wes Montgomery, c'est une passion qui n'a jamais faibli... il y a de fortes chances pour que je pense à ces deux musiciens là sur mon lit de mort. Que dire de plus ? Ah, oui... les études et ce genre de choses. J'ai fait l'Ecole de la Cambre, à Bruxelles, en section cinéma d'animation entre 1973 et 1978. J'ai passé toutes ces années dans cette école (assez sympathique, par ailleurs) à chercher des scénarios pour des films courts. Je n'ai pas été foutu de pondre une seule idée en 5 ans ! Je ne suis pas fait pour le "court". Du point de vue animation je dois avoir produit à peu près 6 secondes de film sur l'ensemble de la période !... Mais à l'Ecole de la Cambre j'ai rencontré quelqu'un qui a joué un rôle très important dans ma vie , un prof nommé Pierre Sterckx, grand amoureux de la peinture et du jazz et qui est devenu mon plus grand complice intellectuel. Je pense que Pierre et moi, on ne pouvait pas se manquer. On s'est tout de suite mis à faire des choses ensemble, on a commencé par transformer ses conférences annuelles sur la peinture en de véritables pièces de théâtre biographiques : on a monté (co-écrit, co-réalisé etc.) ces pièces en mettant au point un cocktail bien à nous : 1/3 de divagation romanesque , 1/3 de théorie, 1/3 de biographie, sur Ingres, Vermeer, Holbein et le Tintoret (Hergé a été un fidèle de nos pièces, et il est même revenu voir le Ingres en payant une place à tous les employés du Studio !). Tout ça, plus l'apprentissage (très ingrat) de la guitare et du jazz m'a à peu près bouffé les années 70.

   Autres faits marquants durant cette période ? Le roman "Gravity's Rainbow" de Thomas Pynchon, les 3 représentations de "Einstein On the Beach" de Bob Wilson à Bruxelles, et un concert du Dave Holland Quartet "Conference of the birds" à Antibes en 1975; je pourrais citer mille livres, disques, ou concerts etc. Mais ces trois chocs sont vraiment les plus forts des années 70... avec un quatrième qui me ramène droit à la BD...
    Car la BD revient dans ma vie par la cheminée grâce à une "petite-fumée" extraordinaire : le "Garage Hermétique" de Moebius, qui passait en feuilleton dans Métal Hurlant. Là, je me suis retrouvé comme Fantasio, hypnotisé par une espèce de zorglonde, montant dans une DS sans conducteur qui me ramenait à mon point de départ : la fusée Tintin de l'expo 58, celle d'Angoulême, je ne sais plus, je ne sais plus, laissez-moi sortir.. heu... EVIV BULGROZ !... (bruit de claques sur la bande-son, gargouillis, quelques sanglots)
   Hum... Merci, ça va mieux. Oui. Donc voilà... Je deviens un fou-furieux de Moebius, j'apprends le Garage Hermétique par coeur, au fur et à mesure de sa parution. Et un jour Sterckx me propose d'animer une conférence qu'il consacre (avec vincent Baudoux) à la nouvelle BD. La conférence a lieu au Palais des Beaux-Arts, dans la grande salle, bondée. Moebius est dans le public. Et moi... je suis déguisé en Arzach... C'est comme ça que j'ai rencontré Jean la première fois, avec du fond de teint jaune sur la tronche, dans les loges. Inoubliable.
    C'est aussi à cette occasion que je rencontre Yves Schlirf, qui est un jeune libraire encore très approximatif. Mais il se trouve que Yves, quelques mois après installe sa librairie à son emplacement actuel, à 200 mètres de chez moi et devient le meilleur libraire de Bruxelles. On devient copains. Je lui écris un texte pour un petit porte-folio consacré à la para-psychologie (dessins de Moebius). De proche en proche, je lui parle de mes théories sur le Garage Hermétique et on se met à rêver d'en faire un bouquin. Je m'étais aperçu d'une chose ahurissante: il existait un lien occulte, mystérieux, entre le Garage Hermétique et les Cigares du Pharaon (dans leur première version, en noir et blanc). Ça commence par une sorte de parallèle intuitif (le côté feuilletonesque, discontinu des deux histoires) et peu à peu je me mets à trouver de plus en plus de points communs énigmatiques aux deux histoires. On finit par publier une espèce d'objet livresque non-identifié qui s'appelle "'Les Carnets (volés) du Major" ou "Les aventures de Hergé et Moebius, feuilletonistes". C'est la première version de mon analyse. Depuis lors, j'en ai écrit une autre beaucoup plus construite et rigoureuse; je ne sais pas si elle est vraie, mais elle est bien trouvée (c'est ma devise en matière de théorie !).

   A peu près à la même période, Thierry Groensteen, que j'avais déjà rencontré brièvement pendant qu'il travaillait sur son "Tardi", me contacte par l'intermédiaire de Pierre Sterckx pour me demander de collaborer aux nouveaux Cahiers de la BD. Puis tout se met à aller très vite, en l'espace de deux ou trois ans (entre 1983 et 1986), je me retrouve complètement englouti dans le monde de la BD : articles dans les Cahiers, projets avec Schlirf et éditions Gilou (un livre sur Milton Caniff), expo Caniff à Bruxelles (et rencontre de Caniff à New York, par deux fois), deux collaborations avec Schuiten et Renard etc. Et surtout la bio d'Hergé que j'écris avec Pierre Sterckx (qui a très, très bien connu Hergé), et que nous publierons en 1988 chez Casterman.
    J'ai donc une casquette de critique fermement vissée sur la tête, mais pourtant, il y a longtemps que je pense à écrire des scénarios de BD. En fait, j'ai l'impression qu'on s'est trompé de badge. Il est marqué critique, mais en élaborant mes théories et mes interprétations je sais bien que je fais de la SF (toutes ces histoires de cerveau gauche et de cerveau droit, toutes ces lectures à double-fond des scénarios des autres etc.). D'une certaine manière, j'ai donné un nouveau sens au mot: j'élabore une science de la fiction, qui est une véritable science-fiction, basée sur les recherches les plus récentes en psychologie cognitive. (Et il y a au moins un univers parallèle dans lequel vers 2050, quand la poussière est retombée, on s'aperçoit que tout cela, finalement, était bien de la science tout court...)

    Vers 85-86, je me mets à collaborer avec une dessinatrice nommée Séraphine qui me demande de l'aider à écrire le deuxième album des Hybrides. J'avais rencontré Séraphine à St Luc quelques années auparavant, pendant qu'elle faisait ses études, à la grande époque de l'atelier BD dirigé par Renard et Schuiten. L'histoire des Hybrides est un drôle de mélange de fable et d'aventures, J'en écrirai trois en tout, pour les éditions Glénat. Puis c'est Colin Wilson, alors installé à Bruxelles, qui me demande d'écrire le troisième tome de sa série de SF (Alia, chez Glénat aussi). Enfin, mes excellents complices des éditions Gilou (Christian"Docteur Pet" Gaudin et Jean-Baptiste Gilou avec qui j'avais publié Images de Chine, le livre sur Caniff) font alliance, vers 1988 avec un jeune suisse aux dents longues nommé Fabrice Giger. Ils rachètent les Humanos, et je leur raconte un scénario de SF que je rumine depuis 1978. Entre 78 et 83 j'avais essayé d'en faire un roman de SF, mais je m'étais planté. Le scénario s'appelle CONVOI, ça parle de réalité virtuelle, de MUD, de réseau etc.
   Comme toute science-fiction qui se respecte c'est un peu en avance sur son temps. Puis je parle aux 3 G (Gaudin, Gilou, Giger) de mes autres idées, et ils me proposent un deal: un contrat de 7 scénarios par an, pendant 3 ans.
   Je lance plein de séries en parallèles (on reviendra sans doute sur tout ça). Puis au bout de deux ans, la période d'euphorie retombe. Le contrat est rompu, et de toute façon le rythme n'était pas tenable. Finalement une des rares séries que j'avais lancées (les autres étant plutôt des "romans BD" découpés en 2, 3 ou 4 tomes) est aussi celle qui se vend le mieux et qui est la plus connue : le Gipsy avec Marini. Enfin, en 1994, gros changement, je suis invité à l'école des Beaux Arts d'Angoulème (devenue depuis l'Ecole Européenne des Arts et Technologie de l'Image). On me propose d'y devenir prof. Depuis lors, je vis à Angoulême avec ma femme Shirley et mes deux filles (Alison et Lucie). Et je me fais peu à peu à l'idée de voir se construire la fusée de Tintin sur l'île d'à côté.

 

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