"BROUSSAILLE / LES BALEINES PUBLIQUES"
de Frank et Bom. Ed.Dupuis.

(Article paru dans les Cahiers de la BD n°75, Mai-Juin 1987)


  Baser le premier album d'une série sur une atmosphère, en entrelardant le quotidien bruxellois de feux d'artifice oniriques, cela pouvait être le pire casse-gueule. Pensez comme il est facile de s'illusionner sur les ressorts d'une intrigue fantasque, de faire du lyrisme d'adolescent, de confondre romanesque et nombrilisme, BD et carnet de poésie.

  Eh bien, c'est sans doute un miracle, mais Frank et Bom ont évité tous les pièges, et l'enjeu est tel que non seulement il faut crier au chef-d'oeuvre (personnellement, les chefs-d'oeuvre mineurs sont ceux que je préfère) - mais aussi applaudir l'arrivée de deux auteurs originaux, ambitieux et mesurés. Le piège le plus important de cette histoire, c'était les images de rêves. On s'aperçoit, trop souvent, que les dessinateurs oublient de dessiner les rêves dans lesquels ils s'aventurent, substituant à leur faculté de visualisation naturelle une confiance aveugle dans le collage contrasté et insolite d'ingrédients surréalistes. Les plus grands - je pense ici à Tardi - n'ont pas évité l'écueil. Pas de ça ici, dieu merci ! Les hallucinations de Broussaille surgissent avec la force irrésistible des véritables visions ; rien de littéraire ou de cucul-la-praline : le requin qui pulvérise la vitrine du libraire fait sursauter le lecteur, les bancs de poissons dérivant par-dessus les pavés d'Ixelles véhiculent une durée, une lourdeur qui se communiquent comme un véritable état d'esprit. Alors oui, de l'atmosphère, à ce niveau-là, on en redemande...

  Le récit débouchant sur un formidable filon d'images senties et vécues, les auteurs, transportés par l'histoire, ont pu même se permettre de petits gags de liaisons qui rappellent que Frank est aussi l'auteur du merveilleux strip de L'Elan. Et il me semble que Bom a accompli ce qu'on peut attendre de mieux d'un scénariste de BD : il a "psychanalysé" son compère dessinateur, l'a poussé à descendre dans la Sainte-Barbe et à mettre le feu aux poudres pour le plaisir de nos yeux ! Bravo !


Th. Smolderen



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